La philosophie et l’économie ont dîné ensemble : cinq idées à emporter

Gabrielle Halpern - Docteure en Philosophie & Bertrand Martinot - Économiste

Dans cet article :

Le mardi 10 mars 2026

Invité

Gabrielle Halpern – Docteure en Philosophie & Bertrand Martinot – Économiste

Quelques mots sur l'événement

Que se produit-il quand on invite à la même table une philosophe et un économiste ? Ce mardi 10 mars, le cercle Humania a tenté l’expérience en recevant deux spécialistes du travail : Gabrielle Halpern, docteure en philosophie, autrice de « Tous centaures », et Bertrand Martinot, économiste, qui a signé « Le travail est la solution. »

« Les Français et leur rapport au monde du travail : entre performance et quête de sens » : à partir de ce sujet commun, nos deux invités ont livré des interprétations différentes: Voici cinq réflexions à savourer… et probablement à laisser infuser.

Le travail est source d’émancipation, plus que de souffrance (Bertrand)

« On entend beaucoup dénigrer le travail et plaider pour la diminution du temps de travail, censée répondre au fait que le travail est une vallée de larmes. Or, si le travail peut être une souffrance, il est aussi émancipateur ! Le travail est ce qu’on a trouvé de mieux pour progresser dans l’échelle sociale, comme construction de soi et comme progrès social. Je crois que si certains élus l’ont oublié, les salariés le savent parfaitement. Les Français investissent émotionnellement leur travail. Il n’y a pas de fuite devant le travail. Le taux d’emploi n’a jamais été aussi élevé dans notre pays. »

En questionnant notre métier, l’IA questionne notre identité (Gabrielle)

« Aristote disait: on est ce que l’on fait, on devient ce que l’on fait. Sartre a dit : ce sont nos actes qui nous définissent. Dès le départ, les philosophes ont compris le lien inextricable qu’il y a entre notre identité et notre activité. Et les sciences cognitives l’ont confirmé : nous avons le cerveau de notre métier. C’est en forgeant que l’on devient forgeron, donc. Mais si je délègue une partie de ma forge à ChatGPT, est-ce que je suis toujours un forgeron ? Est-ce que j’ai toujours l’identité d’un forgeron? Est-ce que j’ai toujours le cerveau d’un forgeron ? Je voudrais rappeler l’importance et le rôle que jouent nos métiers dans nos vies. »

Quand on accorde du temps, on accorde de la valeur (Gabrielle)

« J’ai rencontré une ouvrière en situation de handicap mental qui m’a dit : Ben oui, je suis lente. J’ai un handicap mental, je suis lente. Mais on ne m’a jamais appris à bâcler mon travail : donc, à la fin de la journée, j’ai bien fait mon travail. J’ai envie d’avoir un droit à la lenteur. » Réfléchissez-y. Ce droit à la lenteur nous pose les bonnes questions : pourquoi est-ce que dans certains cas, on refuse d’accorder du temps tout simplement à bien faire son travail ; et pourquoi est-ce que dans d’autres cas on est prêt à perdre un temps fou on réunions et en visioconférence, où tout le monde est là et tout le monde fait autre chose, en procédure administrative parfois complètement absurde. Pourquoi, ici, on refuse du temps et pourquoi là, on le gaspille d’une manière aussi bête ?  C’est peut-être ce à quoi on décide d’accorder du temps qui révèle ce à quoi on décide d’accorder de la valeur. Aujourd’hui, on nous dit que l’intelligence artificielle va nous faire gagner du temps. N’est-il pas temps de rebattre les cartes de nos choix d’allocation de nos ressources temporelles ? »

Le sens au travail, ça peut (ça doit !) se traduire de manière concrète (Bertrand)

« Il existe trois champs producteurs de sens. C’est très important et ça se voit très bien dans les enquêtes. D’abord, il y a la qualité du travail effectué. Est-ce que vous produisez un bon produit ou un bon service ? Ensuite, il y a la reconnaissance sociale, la contribution à l’atteinte d’objectifs socialement désirables : exercer un travail utile, ne pas ne pas faire de mal aux gens, améliorer la santé… Dernier point, l’accomplissement personnel, c’est-à-dire la possibilité de développer sa personnalité, d’avoir une des possibilités d’ascension professionnelle. Ce sont trois choses différentes. Vous pouvez être fier de votre travail, mais n’avoir aucune aucune perspective professionnelle et en termes d’accomplissement personnel, ce n’est pas terrible. Or, la réponse des entreprises est souvent inadaptée, voire confine à la tartufferie. La question du sens au travail, ce n’est pas de faire en sorte de sauver la planète. Ce n’est pas ça qu’attendent les salariés. »

La collaboration ne passe pas forcément par le groupe (Gabrielle)

« On parle toute la journée de collaboration. Sauf qu’en fait, comment on évalue les salariés ? Selon leur performance individuelle. Alors pourquoi collaborer finalement, si le collaboratif n’est pas davantage valorisé ? Je pense qu’un groupe a deux destins possibles. Soit il se transforme en masse où tout le monde se croise à la machine à café et personne ne se rencontre vraiment. Soit il se transforme en un écosystème de relations bilatérales, et alors le collectif devient solide. Autrement dit, plutôt que d’organiser des déjeuners toutes les semaines avec cinquante personnes autour de la table, c’est peut-être plus intéressant de faire un repas chaque jour avec un collègue différent. »

Avec deux lectures différentes mais complémentaires d’un même sujet, nos deux invités s’accordent pour dire qu’une entreprise porte un modèle de société, par ses choix d’organisation et de recrutement, par les décisions, petites ou grandes, qu’elle prend dans tous les domaines. « Chacune de ces décisions dessine en pointillés une vision de la société. »

Florence Boulenger
Gestionnaire de contenu

Florence Boulenger est journaliste et consultante éditoriale, spécialisée dans les transformations des entreprises, avec un intérêt marqué pour le numérique et le futur du travail.